Il pleuvait .
Des gouttes sur ma peau, des gouttes dans mes yeux.
C’était un jour où je venais de réaliser soudainement qu’une page de ma vie venait de se tourner définitivement.
Et il m’a mis entre mes mains ce livre.
« Regarde c’est incroyable ! »
Un cuir élimé, doux comme un velin , une charnière sèche et craquelée .
Deux liens noircis, tellement usés qu’il n’en restait qu’un moignon.
Un dessin mystérieux à l’encre pâle.
La couverture craque, résiste un brin.
Des feuilles jaunies, racornies , épaisses se libèrent.
Une locution latine écrite à la plume d’oie : trois lignes écrites si petites qu’on dirait des traits horizontaux.
Une date :1730
Et Je tournais ces pages , il est vrai.
Pourtant rien ne se finissait à chaque fois , au contraire !
J’avançais.
Je lisais une écriture vieille de plus de 250 ans, écrite d’une main ferme qui avait appliqué avec minutie des pleins et des déliés à la lueur d’une bougie.
J’entends craquer le papier sous la plume d’oie, je vois le buvard se parsemer de multiples taches, l’encre s’épuiser au bout de la plume dure et acérée, la lueur d’une bougie vaciller sur les lettres humides.
Et les soirées défiler au gré des centaines de pages.
J’avais entre les mains l’œuvre d’une vie.Une vie éteinte depuis longtemps et qui ressurgissait à chaque ligne.
Grimoire extraordinaire fait d’élixir de vie, de potions diverses, de symptômes et de curation, de recettes aux signes cabalistiques, de remèdes et pommades maniant une cohorte de noms latins.
La dernière feuille écrite ,les feuilles vierges suivantes attendaient prêtes à prendre éternellement le relai…
Le livre se referme.
Apaisement.
Non ! Une page ne se tourne pas définitivement.
Une vie de passion , de labeur ne s’éteint pas.
Il en reste au mieux une œuvre ,objet palpable , au pire un souvenir ténu transmis par une voix nostalgique , un sentiment profondément ancré dans une terre.
Extraordinaire livre qui a trouvé d’ extraordinaires personnes ,relais de génération.
Le cuir est doux et chaud entre mes mains .
La fin n’existe pas. La vie est un rebondissement infini et perpétuel d’une âme à l’autre.
Ce livre est venu me le dire. Joseph Gabriel je t’ai vu me le murmurer le temps d’une lecture.
Je ne tournerai pas la page, je la ferais vivre à mon tour.
Il pleut.
Des gouttes sur ma peau, du soleil dans mes yeux.